Signe, signifiant et signifié
La sémiologie moderne commence avec une décision de méthode : traiter la langue comme un système de signes, et le signe comme une entité à deux faces. Ferdinand de Saussure la formule dans le cours qu'il donne à Genève entre 1907 et 1911, publié après sa mort par ses étudiants sous le titre de Cours de linguistique générale.
Deux faces
Le signe n'unit pas un mot et une chose, mais un concept et une image acoustique. Saussure nomme le premier signifié, la seconde signifiant. Le mot arbre ne renvoie pas au végétal qui pousse dans la cour, il associe une suite de sons à l'idée générale d'arbre. Cette distinction écarte d'emblée la conception naïve du langage comme nomenclature, liste d'étiquettes posées sur des objets préexistants. Elle explique aussi pourquoi le découpage du réel varie d'une langue à l'autre : le français dispose d'un seul mot pour le fleuve et pour la rivière que l'anglais distingue autrement, et le russe sépare deux bleus que le français réunit.
Arbitraire
Rien dans la suite de sons ne justifie le concept qu'elle porte. C'est le principe de l'arbitraire du signe, le plus connu et le plus mal compris de la linguistique saussurienne. Arbitraire ne veut pas dire libre : le locuteur ne choisit pas ses mots, il hérite d'une convention collective qu'il ne peut pas modifier seul. Les onomatopées, souvent citées en objection, varient d'ailleurs d'une langue à l'autre, ce qui confirme la règle plutôt qu'il ne l'infirme. Le second principe, moins cité, est celui du caractère linéaire du signifiant : la chaîne parlée se déroule dans le temps, un élément après l'autre, ce qui distingue la langue des systèmes visuels où plusieurs signes se donnent ensemble.
Valeur
Un signe n'a pas de contenu propre, il a une valeur, et cette valeur naît de sa position dans le système. Saussure prend l'exemple d'une pièce de monnaie, qui vaut par ce qu'elle permet d'échanger et par sa différence avec les autres pièces. De même mouton et sheep n'ont pas la même valeur, car l'anglais oppose sheep à mutton là où le français ne distingue pas l'animal du plat. Dans la langue, écrit-il, il n'y a que des différences sans termes positifs. Cette formule fonde le structuralisme et déborde largement la linguistique.
Langue et parole
Saussure sépare la langue, système partagé et social, de la parole, usage individuel et variable. La linguistique prend la première pour objet, parce qu'elle seule est régulière. Il distingue de même l'axe synchronique, qui décrit un état de langue à un moment donné, et l'axe diachronique, qui suit son évolution. Le structuralisme retiendra surtout le premier, quitte à négliger l'histoire, reproche que lui adresseront les décennies suivantes.
Postérité
Roland Barthes étend le modèle aux vêtements, à la publicité et à la photographie. Claude Lévi-Strauss l'applique aux mythes et aux systèmes de parenté, Jacques Lacan à l'inconscient, Algirdas Julien Greimas au récit. Le programme d'une science générale des signes, que Saussure appelait sémiologie et dont la linguistique ne devait former qu'une partie, s'est ainsi réalisé bien au-delà de ce qu'il envisageait, avec les excès et les reflux qu'entraîne toute extension rapide d'un modèle.